Cette semaine Le Studio diffuse sur son écran l’adaptation de la nouvelle Lettre d’une inconnue. Après avoir lu le livre – très court mais très intense – que je vous conseille donc, j’ai profité de l’occasion pour connaitre la version filmique.

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« « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » Musset aurait pu commencer cette sublime et déchirante lettre d’amour où Stefan Zweig nous plonge dans les insondables profondeurs d’une passion dévastatrice absolue et obsessionnelle. » Voici le début de la préface écrite par Elsa Zylberstein.

Celle-ci n’est pas longue, deux pages in-folio, mais d’une grande clarté. Les premières lignes m’ont paru être celles qui définissaient le mieux l’ouvrage.

 L’œuvre et le film étant très courts tous les deux, la comparaison se fera au fur et à mesure du récit.

 La nouvelle commence avec la présentation du destinataire. R. Juste une initiale, nous ne saurons rien de plus de son nom. Il est un romancier de renom, il a quarante et un ans aujourd’hui. Il rentre, tard dans la nuit, ou tôt dans la matinée.

 Le film s’ouvre à peu près de la même façon. A quelques détails près …. On nous présente Stefan Brand, un pianiste de renom. Ce dernier rentre chez lui sous le joug de la mort, en effet, il a été provoqué en duel – «  Cette fois-ci, il a provoqué le mauvais mari » se moquent ceux qui l’accompagnent, en le quittant.

 Dès l’introduction, nous pouvons constater que l’un des deux personnages principaux a été modifié. Pourquoi le réalisateur Max Ophuls a-t-il pris la liberté de donner une identité à l’homme ? En effet, ce dernier porte le même nom que l’auteur de la nouvelle : Stefan. Certains critiques se sont posés la question sur l’anonymat de R. La réponse qu’ils ont donné à celle-ci est qu’il représenterait une allégorie des hommes de l’époque, voir même de l’auteur. Sans doute le réalisateur s’est-il octroyé la liberté de cette interprétation pour son personnage.

Tout comme le changement entre romancier et pianiste altère quelque peu le récit, mais ce n’est qu’un détail.

 Sans trop en raconter sur la suite, R. en ouvrant et lisant la lettre nous plonge dans l’histoire de l’inconnue. Jamais nous ne connaitrons son nom, elle restera autant une inconnue pour nous que pour lui. Bien que toute sa vie nous fut révélée dans les moindres détails. Une vie d’amour, de dévotion et de passion.

 Pour le bien du film, l’inconnue se nomme Lisa, il est évidemment plus pratique qu’elle porte un nom pour raconter son histoire. Le « je » se prêtant plus aisément à la plume qu’à l’écran. Le thème de l’amour, de la dévotion et de la passion y sont toujours traités mais toujours avec une interprétation propre au réalisateur.

 Le film est tourné en 1948, et il est américain. A cette période, le cinéma hollywoodien est régi par le Code Hays. Ce code, très strict, a été imposé par les studios eux-mêmes suite à un manquement à la morale trop régulier. De fait, cela a entrainé une déviation entre le scénario du film Lettre d’une inconnue et le roman du même nom.  

 Dans l’œuvre littéraire, l’inconnue revoit à trois reprises R. avant que celui-ci ne disparaisse, après lui avoir offert des roses blanches qui trainaient dans un vase sur son bureau. R. n’est qu’un homme à femme, il trouve l’inconnue plaisante, il lui promet monts et merveilles puis l’oublie.

Dans le film, ils passent une soirée inoubliable, cette soirée ferait presque passer Stefan pour un homme amoureux et passionné. Il lui offre les roses blanches avec volonté, elles ne sont pas là par hasard. Il semble la désirer avec plus que de la passion, il cherche à la retrouver – vu qu’il va jusqu’à son lieu de travail.

 Néanmoins, dans les deux cas, il disparait et l’enfant naît dans l’ignorance de son père.

 Par la suite, afin de subvenir à tous les besoins de son magnifique enfant – dont nous ne saurons pas le nom. Elle le dit elle-même « je me suis vendue. Je ne suis pas précisément devenue une fille de la rue, une prostituée, mais je me suis vendue. »

Un fait impossible à faire passer à l’écran avec le Code Hays en place, de fait, la belle Lisa se maria, tout simplement …

 A partir de ce moment là, on perd beaucoup de l’histoire originelle, de la passion et l’entière dévotion qu’elle voue à cet homme. Ce qui est dommage dans le fond, car l’acte comme il est décrit n’a rien de dégradant, elle le fait par amour pour son fils, et elle est plus dépeinte en courtisane, comme une Geisha dans l’attente de son mari – dans le cas présent de R. , son véritable amour. Que comme un acte de prostitution.

De fait, l’histoire a été entièrement changée. Elle ne le revoit pas pour une dernière nuit où il ne la reconnaitra pas à nouveau. Ou elle se sentira humiliée par son attitude désinvolte envers les femmes, alors que son majordome Jean, lui, va la reconnaitre.   

Lorsqu’ils se revoient, il lui semble la connaitre. Elle est mariée, elle va à l’encontre de son mari. Elle n’y va pas dans le but de l’aimer de manière entière et passionnée. Elle se rend à lui pour lui raconter son histoire, leurs histoires … La Lisa qui est dépeinte par Ophuls est pleine d’espoir et d’illusion. Alors que l’inconnue espère mais ne se fait pas d’illusion, car elle le connait mieux que lui-même et sait parfaitement comment il est, malheureusement pour elle.

 Lorsque R. finit la lettre, il porte son regard sur son vase vide. C’est son anniversaire. L’inconnue lui a avoué que pendant onze ans, à sa date anniversaire, elle lui faisait envoyer un bouquet de roses blanches identique à celui qu’il lui avait offert lors de leur première nuit. Et dans ses vagues souvenirs de tendresses où il ne parvient pas à remettre un visage, le sentiment d’un amour perdu se fait. Ainsi se clôt le livre.

Tout deux ont vécu l’amour à leurs façons, et à la fin, ils se sont aussi perdus. L’inconnue ne regrette pas sa vie, tout comme R. ne regrette pas la sienne après ses aveux.

 La clôture du film est différente. Le majordome apprend à Stefan qui est l’inconnue, il lui donne le nom de Lisa. Et s’il comptait fuir le duel, il fait face à son destin. En effet, la boucle est bouclée, le provoquant n’est autre que le mari de feu Lisa qui vient chercher vengeance à cet homme qui a causé la perte de sa femme. Sa femme qui a aimé jusqu’à en mourir un homme qui ne la méritait pas selon lui.

Stefan passerait presque pour quelqu’un de bien. Il regretterait presque d’être passé à côté de Lisa et de son enfant, comme si dans son acte, son désir était de les rejoindre …

 

La nouvelle et l’adaptation ont, finalement, peu de choses en commun. Et pourtant, autant l’une que l’autre m’a plu. Evidemment, il faut relativiser et voir le film comme autre chose que l’ouvrage. C’est dommage de se dire une adaptation et de ne pas faire dans la fidélité, d’autant que l’œuvre est courte et se lit sûrement aussi vite que se passe le film – ce dernier durant une heure trente.

Néanmoins, avec les contraintes du Code cela peut se comprendre et le film reste de qualité. Je ne peux que conseiller d’aller le voir.

Profitez-en, il est au Studio jusqu’au 22 avril 2014 !

 Alicia, de l'équipe Plumicule.